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Cartoul
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Un extrait du Tome II
Denkar
Allios et Cartoul venaient de gravir la trentaine de marches qui menaient au
second étage, dans la grande salle ducale. Les escaliers étaient de bois. Ils
brillaient, impeccables, à la lumière des flambeaux. Le Guerrier du Vent avait
remarqué que le dernier niveau de la garnison semblait bien vide, mis à part
le garde qu’ils croisèrent devant la porte du salon.
Le
soldat salua :
« Le
Duc n’est pas là, dit-il.
-
Nous avions convenu d’un rendez-vous, releva Cartoul.
-
Il… il est souffrant, s’excusa le garde. J’ai ordre de ne laisser entrer
personne. »
Cartoul
songea à entamer un mouvement d’épaule tout en se demandant si les doubles
battants craqueraient du premier coup. Denkar Allios sut le contenir :
« Allons,
mon garçon dit-il au garde. Ouvrez-nous cette porte et allez quérir Dame
Magismus.
-
Mais…
-
Obéissez, au nom du ciel ! Le Duc a besoin de soin. Réveillez votre
second et toute la garnison si cela peut vous rassurer. Allez ! »
Le
soldat nota, avant de disparaître, que ni Cartoul, ni le Haut Prêtre Ayalos ne
portaient d’arme. Mais le Duc ne s’arrêterait certainement pas à ce genre
de détail. Le maître du Fort avait changé. Il exigeait désormais,
commandait, punissait sans plus d’explications. Quitter les quartiers du
casernement fut un soulagement pour la sentinelle.
« Entre,
dit Allios à Cartoul. Dis-lui la vérité, c’est tout ce que je te demande.
Je tempérerai tes propos. »
Cartoul
acquiesça et pénétra dans le temple privé du Duc de Kent. La Grande pièce
était plongée dans l’obscurité. Les braseros fumaient encore aux pieds des
statues. Ils dégageaient une odeur camphrée, mais tous étaient éteints.
« Mon
Duc ? s’informa Denkar Allios.
-
Va-t’en, Prêtre.
-
Vous avez besoin d’aide et… de lumière. »
Les
torches s’enflammèrent les unes après les autres, dévoilant le Seigneur du
Fort en prière devant la statue d’Ephett.
« Dehors,
Allios ! Je n’ai pas requis ta présence. Garde !
-
Cartoul m’accompagne. Il est venu vous éclairer sur la disparition de votre
fille et… sur la mort de Dayne.
-
Ah ! fit le Duc en se redressant. »
Il
portait son habit de soldat. À sa ceinture pendait l’épée que lui avait léguée
son père.
« Cartoul,
le héros ! Le sage qui a sauvé le Fort !
-
Duc, je n’ai sauvé personne cette nuit-là.
-
Ce n’est pas ce qui se colporte dans les tavernes et les terrains d’entraînement.
Vous et vos amis avez déjoué la puissance de l’Ombre.
-
L’Ombre est partie, assurément, dit Cartoul.
-
Où est ma fille ?
-
Elle est morte…
-
Elle st morte, répéta le Duc. »
Sans
même s’en rendre compte, sa main droite avait attrapé le pommeau de son
arme.
« Le
Vampire l’a prise sous sa coupe, continua Cartoul. Nous sommes arrivés trop
tard. Nous n’avons pu vous la ramener. Son âme est sauve.
-
Son âme, dites-vous ? »
Le
visage du Duc était d’une pâleur mortelle.
« Ségoha
Magismus arrive, intervint Denkar. Vous avez besoin de repos. Pourquoi ne pas
passer quelques jours aux Maisons de Guérison ?
-
Retourne dans ton Temple, Allios. Tu ne peux rien pour moi. »
Le
Duc s’approcha de Cartoul, à moins de deux pas. Il serrait toujours son épée.
Mais il se maîtrisait.
« J’aimerais
m’entretenir avec cet homme.
-
Je suis venu répondre à vos questions, Duc. Denkar Allios m’a enjoint de ne
rien vous cacher. Je compte bien m’y résoudre. Mais êtes-vous prêt pour
cela ? »
Le
Prêtre Ayalos sentit la tension qui grandissait entre les deux hommes. Elle
l’empêchait presque de respirer. Si les choses s’envenimaient, il devrait
intervenir promptement.
« Dites-moi
pour Dayne, ordonna le Duc.
-
Il a voyagé avec nous, raconta Cartoul. Sans lui, nous n’aurions pu aborder
le repaire du Vampire par surprise. Dayne savait commander aux Faucons
Sandh’or. »
Le
Duc croisa le regard du Haut Prêtre, mais Cartoul continua :
« Les
oiseaux géants nous ont portés au pied de la tour. Une troupe de chevaucheurs
de loups s’est interposée. Dayne a combattu leur chef. Il n’a pas survécu
à sa magie noire.
-
De quelle magie parlez-vous ?
-
Quelle importance, Duc ? Sachez seulement que ces hommes étaient ligués
au Vampire. Ce clan venait de la Marche. Il portait sur lui l’empreinte de la
lune. »
Le
Seigneur du Fort leur tourna le dos. Il regardait le balcon qu’éclairaient
les lumières de la ville.
« Une
formation de mes meilleurs hommes n’est jamais revenue de cette tour, dit le
Duc. Ma fille, la chair de ma chair est restée dans ce lieu sinistre. Dayne
aussi. Vous repoussez ces dresseurs de loups ; mieux : vous éliminez
ce soi-disant Vampire et tous vos protégés s’en sortent sans dommages.
Comment expliquez-vous cela, seigneur des Vents ?
-
Je ne suis qu’un simple serviteur de Somb, répondit Cartoul. Ces jeunes gens
qui me suivent me survivront. Leur destinée est… de sauver ce monde. »
Le
Duc réfléchit un instant. Toujours en tournant le dos à ses interlocuteurs,
il demanda :
« L’un
d’eux, une jeune femme, possède un objet. N’est-ce pas Allios ?
-
Oui, mon Duc. Printhal est liée à une gemme de puissance. D’une rare créativité.
Je n’ai jamais vu cela.
-
Oui, elle aurait pu sauver votre fille, l’interrompit Cartoul. Oui, elle
aurait pu arrêter le poison mortel qui coulait en Dayne. Mieux, elle aurait sûrement
pu sauver l’homme qu’elle aimait. Il s’appelait Pémolen même si ce nom
ne vous dit rien. Mais Printhal a décidé de détruire le Vampire.
-
Cet objet de pouvoir peut-il encore agir ? demanda le Duc en faisant de
nouveau face à Cartoul.
-
La gemme n’obéit qu’à Printhal.
-
Je souhaiterais vivement m’entretenir avec elle, signifia le Duc. Demain.
-
Jusqu’à présent, déclara Cartoul, je n’ai assisté qu’à des Soins
purement physiques de la part de la gemme. Mais c’est une idée ;
Printhal pourrait peut-être vous guérir.
-
Comment osez-vous ! scanda le Duc.
-
C’est le seul intérêt que je vois dans une telle entrevue. Mais elle ne vous
connaît pas et son Soin échouerait probablement.
-
Vous dépassez les bornes, Seigneur des Vents. Surveillez votre langage. Je ne
suis pas l’une de vos recrues !
-
Ni moi la vôtre, rétorqua Cartoul. Je me trompais : l’Obscurité n’a
pas totalement quitté ce Fort. Le mal vous ronge. Vous ne dormez plus, vous
culpabilisez ; le désespoir vous guette. Plus que jamais, vous avez besoin
d’aide.
-
Mon Duc… commença Denkar Allios.
-
Taisez-vous ! Tous les deux ! tonna le maître du Fort en dégainant
son épée. Vous qu’on appelle Cartoul ; que n’êtes-vous resté à
Ampe, dans votre belle capitale. Non, vous avez amené votre groupe
d’aventuriers jusqu’ici. Le mal vous a suivi de près.
-
On peut voir ça sous cet angle, concéda Cartoul. »
« Quelle
impudence !
s’indigna le Duc »
Ce
dernier frappa, plus pour impressionner que pour faire mal. Denkar Allios était
prêt. Il focalisa, en même temps que Kalyos, un sortilège de
Confusion. Cartoul se déplaça plus vite que le vent. D’une main, il empoigna
la lame de l’épée ; de l’autre, il dissipa la magie de Denkar.
« En
voilà assez ! clama Cartoul de sa voix autoritaire. Ne vous mêlez pas de
cela, Haut Prêtre. Quant à vous, Duc, si vous vous obstinez, vous allez perdre
le seul bien qui vous reste : votre Fort. »
Le
Duc voulut récupérer sa lame ; sa rage indomptée le poussait maintenant
à utiliser son épée pour de bon.
Cartoul
ne lâcha pas sa prise. Un filet rougeâtre coulait le long de son bras.
« Du
sang en offrande à vos déesses, Duc. Croyez-moi, elles vont avoir fort à
faire avec ou sans vous. L’Ombre n’était que les prémices de ce qui va ébranler
la Vallée des Larmes. Les Ahchkorns ont quitté la Forêt Hantée et marchent
vers l’Océan. Le Chaos se manifeste à nouveau au grand jour.
-
Vous êtes fou, marmonna le Duc au moment où Ségoha Magismus franchissait la
porte du Temple.
-
Nom d’un bison ! tonna Cartoul. Vous êtes un soldat. Focalisez votre désir
de destruction sur ce nouvel adversaire. Si vous ne me croyez pas, attendez les
nouvelles. Une caravane a été mise en déroute sur le chemin de Jabo ;
une autre a été anéantie près du Gris. Réagissez, bon sang ! »
Le
Duc lâcha son arme et recula d’un pas.
« Mon
Seigneur, dit Ségoha Magismus de sa voix apaisante.
-
Je… je ne voulais pas, balbutia-t-il. »
Cartoul
comprit qu’il s’excusait pour la blessure.
« Mon
épouse tout d’abord… toute cette souffrance. Mon domaine… tous mes amis
de Phédor… emportés par la maladie. Dayne qui a tout fait pour me raisonner.
Ma fille… Annielle… C’est trop…
-
Dormez, maintenant, lui intima la Dame Blanche. Ne combattez plus vos rêves.
-
Nul ne devrait survivre à ses enfants, marmonna encore le Duc. »
Puis
il s’écroula dans les bras de Cartoul. Ce dernier le déposa à terre.
« Laissez…
lui dit tout bas la Dame Blanche. Nous allons l’emmener au Temple.
-
Il est à bout, constata Denkar Allios.
-
Oui, répondit Ségoha Magismus en faisant signe à deux de ses acolytes
d’approcher. Vous auriez dû m’avertir bien avant.
-
Il vous appartient de détecter ce genre de problème, déclara Denkar sans
chercher à cacher son indignation.
-
Sans doute, riposta la vieille Dame Blanche. Mais il n’y aurait pas eu de
problème si vous et vos fidèles aviez su repousser l’obscurité. Il a fallu
des étrangers à cette ville pour…
-
Cela suffit ! trancha Cartoul. Denkar Allios nous a envoyé deux Faucons
Sandh’or, une bénédiction. Quant à vous ma Dame, vous avez soigné Hachanor,
un autre trésor. Vous avez sauvé ce Fort. Il est dommage que vous ayez agi
chacun de votre côté. »
Le
Guerrier du Vent se mit à genou. Il se pencha au-dessus du corps du Duc qui
dormait paisiblement.
« Ne
me faites jamais ça, dit Cartoul en s’adressant à Ségoha. Cher Duc, si vous
m’entendez, sachez que je pensais perdre mon temps ce soir. Eh bien je me
trompais. J’ai vu un homme aux abois, mais un homme qui n’a pas encore baissé
les bras. L’avenir de votre Fort n’appartient qu’à vous. Rassemblez vos
hommes ; unissez-vous dans la bataille sans distinction de cultes. Pour ma
part, je vais à Jabo. La ville a besoin d’aide. Rejoignez-moi, nous vaincrons
ensemble. »
Cartoul
se releva et courba l’échine.
« Sachez
encore ceci : je donnerai ma vie pour sauver la vôtre. Duc… salua
l’homme d’Ampe.
-
Vous êtes plus sage que chacun d’entre nous, le complimenta Denkar.
-
Ne dites pas cela. Veillez bien sur lui.
-
Quand partez-vous ? demanda Ségoha Magismus.
-
Le plus vite possible, répondit Cartoul. Je vais demander de l’aide aux
marchands. Ces hommes ont une revanche à prendre.
-
Ces Ahchkorns… commença le Prêtre du Feu.
-
Oui ?
-
Sont-ils aussi nombreux que vous le laissez supposer ?
-
Seuls les plus forts ont déserté leur temple, expliqua Cartoul. Plusieurs
centaines. Ceux-là viennent de la forêt. Mais ils doivent avoir un autre
repaire près de l’Océan. C’est ce que je voudrais découvrir.
-
Vous n’avez aucune chance à un contre dix, vous savez ?
-
Celle-là, on me l’a déjà sortie, fit Cartoul en riant.
-
Marcus Campor… ajouta Denkar.
-
Votre capitaine ?
-
Oui ; enfin, il est initié Ayalos et sait commander aux hommes. Il a
l’air de bien vous apprécier.
-
Vous m’offrez son service ? demanda Cartoul, visiblement surpris.
-
Vous l’acceptez ? rétorqua Denkar Allios.
-
Certainement. Laissez-moi seulement lui présenter les risques. Il y a peu de
chances pour que ses hommes reviennent de cette aventure.
-
Venez demain au Temple dans ce cas, proposa le Haut Prêtre. Vous le
rencontrerez…
-
Je dois d’abord convaincre les marchands. Plusieurs caravanes se trouvent
actuellement à Kent. Je vous enverrai deux hommes si je n’ai pas le temps de
passer. Nurem et Carven… Vous devez déjà les connaître. Sachez qu’ils
vous apprécient beaucoup. »
Denkar
Allios partit d’un grand rire :
« Vous
êtes un sacré bonhomme ! dit-il en tendant la main.
-
Vous n’êtes pas mal non plus, avoua Cartoul. »
Les
deux hommes s’étreignirent les avants bras. Le Feu avait rejoint le Vent…