Un court extrait

    La maison du marchand Tharggen occupait un volume appréciable. Jumelée d’un côté à un atelier de forge dont l’activité ne reprenait qu’avec les beaux jours, et de l’autre à une ancienne partie d’enceinte qui n’avait plus lieu d’être, c’était tout en hauteur que s’étendait la propriété du marchand d’esclave. De la cave au deuxième étage, il y avait plus de dix mètres. Le riche individu avait à maintes reprises émis le souhait de vouloir racheter la bâtisse du forgeron, mais la Guilde n’avait jamais donné son accord. Et pour cause : Tharggen, dans la vie, n’avait pas la réputation d’être un tendre ; encore moins en affaire. Il se montrait vaniteux, retord ; aucune trace de compassion ne l’animait. S’il pouvait se permettre d’éliminer un individu trop encombrant – un concurrent – il ne possédait aucun moyen d’action, aucun levier d’une valeur suffisamment subtile pour prétendre manipuler un tant soi peu le moindre membre de la Guilde. Encore aujourd’hui, ses éléments influents lui avaient rappelé qu’il n’était qu’un négociant doué, sans plus, nullement irremplaçable, et dont les nombreuses relations parmi le Petit Peuple se trouvaient appréciées fort justement. Mais que là devait se limiter son rôle : effectuer les transactions ordonnées par la Guilde avec les Nains. Certains Prêtres de la secte détenaient, quant à eux, un terrible moyen de pression, une menace permanente. Tharggen avait perdu son élève ; pire : celle-ci s’était rebellée pour lui échapper. Bien peu, au sein de la Guilde, étaient au courant de cette trahison, mais il suffisait d’un mot devenu rumeur pour que toute la réputation du marchand s’écroule.

    La Guilde s’était empressée de remplacer sa disciple précédente. Une gamine de dix ans habitait maintenant dans la demeure de Tharggen, une fillette pleine de fiel et d’ambition. Une véritable peste. Le marchand portait toujours le titre de mentor, sauf qu’il n’avait plus rien à apprendre à personne.

    Ce soir-là, il entendit pleurer dans la chambre du haut. Comme souvent lorsqu’il rentrait tard, ses belles illusions se trouvaient reportées au lendemain. Il n'était pas fatigué, grisé par l'alcool et de bien méchante humeur. La solution consistait non pas à regagner sa chambre mais à se rabattre sur l’enfant. Il ne pouvait lui faire de mal, ses directives étant de la protéger, ce qu’il avait pris à la lettre en engageant l’un des meilleurs mercenaires de la ville. Mais il se savait supérieur à la fillette, intellectuellement. Il allait rabattre sur elle sa fureur. Il allait se délecter en une joute verbale qu’il préparait déjà dans sa tête. Certains mots, aussi, pouvaient faire mal.

    Il gravit les marches le plus silencieusement possible, espérant surprendre en position de faiblesse sa soi-disant disciple. Mais les gémissements cessèrent subitement. Il ouvrit la porte de la chambre sans frapper, et découvrit la gamine calme et réfléchie, assise dans son lit, penchée sur un livre.

« Où est Sweg ? lâcha Tharggen d’une voix âpre. »

La jeune fille le fixa de ses yeux noirs, un petit sourire aux lèvres.

« Il est censé te protéger, grogna le mentor. Si tu le mets tout le temps en colère…

- Oh, il n’est pas en colère. Plus maintenant.

- Bon alors, où est-il ? s’énerva Tharggen qui sentait qu’il perdait la maîtrise de la situation.

- Pas loin… Tout près d’ici en fait. »

Tharggen se gratta la joue ; sa main sentait l’eau-de-vie.

« Ne joue pas avec moi, petite.

- Je ne joue jamais Tharggen, affirma la fillette avec un sérieux surprenant. Je préfère lire.

- C’est très bien. Comme ça, tu seras très intelligente. »

L’enfant se permit un sourire encore plus large, une attitude d’adulte.

« Tu ne crois pas si bien dire,pensa-t-elle. Approche un peu, pour voir… »

La fillette continuait à fixer son mentor ; son regard était impénétrable, deux perles noires sans le moindre reflet.

« J’ai trouvé ce livre dans un de tes coffres… Tu sais, ceux que tu fermes toujours à clés.

- Hein ? »

Le visage du marchand en disait long sur son désarroi. La plupart de ses coffrets de voyage étaient verrouillés ; il y avait de bonnes raisons à cela.

« Je parie que tu ne sais même pas de quoi ça parle, insista la petite fille en soulevant le livre.

- Cette babiole ! essaya de s’en tirer Tharggen. Je ne sais même plus par quelle circonstance elle est arrivée chez moi !

- Mais, mon maître, tu es un voleur, un assassin. Je ne pense donc pas que tu l’aies achetée. »

Tharggen fit un pas en avant :

« Cela suffit, Sin ! Ton insolence dépa…

- Sin ?! cria la fillette. Tu crois donc me faire perdre mes moyens en me donnant ce surnom ridicule.

- C’est la Guilde qui…

- Ne vois-tu pas qui je suis ? le coupa l’enfant une seconde fois.

- Tu n’es… rien ! cracha Tharggen. »

Sin ne se départit pas de son calme. Son petit jeu prenait fin. Elle avait soif, maintenant… de sang.

« Le Bestiaire onorien de Zabur ! reprit la jeune fille en montrant le grimoire.

- Et alors ?

- Je pense, qu’à lui tout seul, il vaut largement ta misérable demeure.

- Tu mens comme tu respires…

- Non, certifia Sin en refermant le livre, une main glissée entre les pages. La vérité est bien plus édifiante. Ce vieux traité m’a… éclairée.

- Tu m’en vois ravi.

- Enfermer ce trésor parmi tes précieuses affaires… ta minable vie aura au moins servi à cela. 

- J’en ai assez ! s’exclama Tharggen en tournant les talons. »

Les yeux de Sin s’illuminèrent d’un bref reflet argenté.

« Arrête ! »

Tharggen se pétrifia. Un froid mortel lui enserrait la poitrine.

« Sweg s’est montré bien plus résistant que toi… »

Le marchand entendait la gamine se rapprocher de lui. Dans son dos…

« Sweg ? parvint-il à articuler.

- Ne t’inquiète pas. Tu vas bientôt le rejoindre, ton homme à tout faire. Sens-tu cela ? »

La seule chose que ressentit Tharggen, ce fut ses jambes qui se dérobèrent sous lui.

« Le Djar, lui susurra Sin à l’oreille. Le noble dard du Serpent Ailé. Rien n’est plus beau à mes yeux. Savais-tu que ces rapaces ont donné leur nom à notre Guilde ? »

Le marchand glissait inexorablement par terre. Son esprit se vidait. Sa vie s’échappait. Sin le retint par les cheveux.

« Je te dois bien ça, lâcha-t-elle méchamment. Mon véritable nom est Sinhra Kahli. Tu m’entends ? Lorsque tu rencontreras le Grand Serpent d’Os – oh je te jure que ton âme lui appartient déjà – essaie toujours de quémander son pardon pour ton erreur mémorable. Ceci… »

Un son métallique se fit entendre.

« Ceci n’est rien en comparaison de ce qui t’attend ! »

Tharggen cracha du sang. Une fibule effilée en forme de S venait de lui traverser la gorge.

    Le Temps des Initiés